Biographie du chercheur Lou Belletan

ÉLÉMENTS de RÉPONSE à un questionnaire

1/  Je suis né à Nice (France) et j’ai suivi mes études secondaires à Paris. Ensuite, j’ai vécu en Algérie (2 ans), en Tunisie (2 ans), au Congo-Brazzaville (2 ans) et en Angleterre (1 an).

 

En septembre 1972, j’ai été nommé comme enseignant au lycée S. Mohamed Cheikh de Mroni. Entre Nairobi et Mroni, j’ai voyagé à côté du volcanologue Haroun Tazieff qui venait ausculter le Karthala. De 1974 à 1985, j’ai fait de la recherche sur la culture et l’Histoire comoriennes, en alternant le travail de terrain (dans les villages), la consultation d’archives (Aix, Paris, La Réunion, Maurice, Madagascar), l’interview d’anciens des Comores, la lecture de livres d’Histoire et d’anthropologie…

 

De 1985 à 1988, j’ai enseigné comme auxiliaire à Mayotte mais la rue Oudinot a fait barrage à ma nomination-réintégration comme titulaire. J’ai été finalement nommé à La Réunion où j’ai exercé de 1988 à 1998. C’est à La Réunion que j’ai rédigé les 3 premiers Djahazi (‘La Guerre de la Salive’, ‘Histoire des Îles’ et ‘Flamme Vive Eblouit’).

 

Depuis 1999, je suis rentré en France et j’ai essayé de mettre de l’ordre dans mes documents. Cela a pris du temps et c’est pourquoi en 11 ans, je n’ai écrit et publié que 2 nouveaux Djahazi, ‘L’Imposture’ et ‘La Trajectoire’ (ce dernier livre ne concerne pas directement les Comores).

 

2/  Nommé à Mroni, je me suis, tout de suite, intéressé à la culture comorienne. Depuis l’enfance, j’avais toujours été curieux et ouvert à l’Autre. En Afrique du nord et au Congo, cet intérêt s’était accru mais je n’avais pas la maturité et la force intérieure requises par un projet concret d’expérimentation. Aux Comores, toutes les conditions se sont trouvées favorables : une culture complètement différente de ma culture d’origine, des interlocuteurs ouverts et accueillants à ceux qui se montrent intéressés par leur société, une maturité me permettant de me lancer dans un véritable travail de collecte de la tradition orale et écrite, une situation administrative de disponibilité qui me rendait libre de choisir une activité de recherche. 

 

3/ Je n’ai pas entendu parler d’Ali Swalih en particulier. En fin 1972, je découvrais Ngazidja et en 1973, je visitai les autres îles. En fin 1973, une grève d’élèves provoqua des troubles. On entendait parler du Pa.So.Co.  et de l’Umma mais sans bien comprendre le rôle des uns et des autres et encore moins, les enjeux. En 1974, on me montra Ali Swalih de loin, mais je suivis surtout l’étourdissante danse ‘sambé’  que les Ngazidja exécutent avec brio. 

 

4/ Comme étranger, mes connaissances de la vie politique comorienne étaient limitées. Cependant, en parcourant plus de 80 villes et villages de l’archipel, j’ai acquis une meilleure compréhension de l’Histoire et de la culture du pays. Avec le concours du Prince S. Housséine S. Ali et de son neveu Abdourrahim Moussa de Foumbouni Ng, je progressai encore et me promis d’éditer le récit de ce dernier sur l’Histoire du Mbadjini et de Ngazidja. Le premier Djahazi fut ainsi achevé de rédaction en 1989. Mais je ne pus le faire imprimer qu’en 2.003, après bien des péripéties….

 

Finalement, les Djahazi sortirent en 1995 (sur la question de Mayotte), en 1997 (les manuscrits de Oumar Aboubakari) et en 2.003 (le manuscrit de Abdou Msa 1968).

Comme je m’étais appuyé sur des documents comoriens, j’étais à la recherche d’autres documents. Et l’un d’entre eux, que j’avais avec moi, c’était ce livret gris «Milanantsi-Ugangui», qui avait été imprimé en janvier 1978. J’hésitais un peu, parce que j’avais l’impression que ce document était incomplet. Je vérifiai auprès de Damir b. Ali qui me montra un exemplaire identique qu’il avait en sa possession. Je compris alors, que ce document pouvait être considéré comme un ouvrage en soi. 

 

 Comme j’avais vécu sur le terrain comorien de 1975 à septembre 1977, j’avais été témoins de  l’agitation de la période. Personnellement, j’avais poursuivi ma collecte, entamée en 1974, et je n’avais pas de contact avec le sommet de l’Etat, ni avant ni pendant l’Indépendance et la Révolution. Dans les villages, mon travail n’était pas facile parce que, dans l’ignorance des langues comoriennes, je devais faire appel aux anciens comme informateurs et aux jeunes comme traducteurs. Or, les jeunes étaient alors en conflit avec les anciens ! Donc, j’avançais comme je pouvais, sous le regard étonné et méfiant des uns et des autres : je passais pour un espion mais on ne savait pas au service de qui. Et surtout, on ne comprenait pas que je collecte des histoires considérées, par les Comoriens eux-mêmes, comme sans intérêt et sans valeur.  

 

Si mon étude du passé pouvait laisser penser que le présent et l’avenir ne m’intéressaient pas, en réalité, l’expérience en cours retenait aussi mon attention. En 1975, rien ne paraissait très prometteur dans l’action d’Ali Swalih  et c’est à partir de 1976 que je commençai à saisir la direction prise par le projet politique.  Cependant, j’étais loin de tout comprendre, même si les discours du Mwongozi me paraissaient déjà remarquables et en accord avec l’action menée…

 

5/ Dès lors que la décision était prise de présenter ce livret «Milanantsi-Ugangui», tout devait s’enchaîner logiquement, comme je l’explique dans «L’Avertissement 2.006» p.1 //  Je suis donc parti du noyau – le livret imprimé - et j’ai dû étendre progressivement mon domaine d’étude, m’appuyant sur plusieurs piliers :

 

>> ma connaissance et ma documentation personnelle sur la période 1974-78

>> une collecte de témoignages recueillis auprès d’informateurs de convictions différentes (je les cite et remercie à la page j)

>> une consultation des archives publiques et privées auxquelles je pouvais accéder (voir notamment à la p.49)

>> une recherche proprement politique sur les concepts utilisés et la doctrine élaborée par le Mwongozi, en liaison avec le développement de l’Histoire mondiale du 20ème siècle.

 

6/ Autant dire que le travail s’est avéré difficile, long et coûteux. Il est achevé en février 2.006. Mais quand a-t-il été commencé ? Il me faudra vérifier mais je crois que c’est en 2.002. Par deux fois, en 2.000 et en 2.004, je me suis d’ailleurs rendu dans les quatre îles pour y rencontrer des informateurs, souvent des militants qui étaient jeunes à l’époque de la Révolution, ou bien des gens qui avaient connu Ali, avant 1975. Cela m’a permis de vérifier et d’enrichir mes données.

 

7/  Les obstacles n’ont pas manqué. A La Réunion, je me souviens que 2 moudirs ont refusé de me parler. A Ngazidja, deux personnalités informées (Ali Bazi et le moufti S. Twahir 

S. Ahmed) m’ont fixé, eux-mêmes, un lieu de rendez-vous, de manière à être sûrs de pouvoir être ailleurs dans le même temps (watrawa, tou !). Pour différentes raisons, difficiles à comprendre, Mohamed Djimbanao, Salim Himidi, Sultan Chouzour n’ont pas voulu ou pas pu me voir quand je les ai sollicités.  Mais dans l’ensemble, j’ai pu enregistrer un grand nombre de témoignages précieux. Sans eux, je n’aurais certes pas pu avancer dans ma recherche. Je leur dois beaucoup de gratitude, même quand je n’ai pas pu leur offrir mon livre, pour des raisons financières évidentes.

 

8/ Trente ans après sa mort, Ali Swalih est encore et toujours un inconnu. Comme d’habitude, les ignorants croient et affirment le connaître. Or, s’il m’a fallu 4 ans d’enquête pour le découvrir, comment les Comoriens pourraient-ils le connaître, sans enquête et sans lecture ?  Cependant, vers 1990, Bourhane Rachadi a fait diffuser les discours du Guide, à Ngazidja sur cassettes, et cette initiative a fait re-surgir la voix et les idées du stratège dans la cité. L’interrogation relative à Ali est donc normale puisque les opinions sont opposées mais ne s’appuient pas sur une vision unifiée. En effet, plusieurs questions demeuraient en suspens que j’ai essayé de traiter.

 

Car le plus intéressant, finalement, aura été la découverte, en cours de travail,  de faits inconnus de moi et connus de très peu de personnes, des amis intimes d’Ali. Je citerai 3 découvertes essentielles et impressionnantes qui ajoutent à la grandeur du personnage. 

 

& D’abord, sa maladie qu’il s’est efforcé de cacher jusqu’au dernier moment : je me souviens qu’un jour de 2.00 ?, j’étais, avec BaAlfani, dans les studios de Radio-Galère à Marseille. Je devais parler d’Ali Swalih et je fus interpelé par un Ngazidja mécontent qui avait connu le Guide ; il ne parlait pas en français mais nous expliqua que lui, avait vu Ali aux prises avec une soudaine crise douloureuse : «Son visage était devenu cramoisi = (= d’un rouge vif) et avait du congédier les gens qui travaillaient avec lui.» Je n’ai pas eu le réflexe de lui demander à rester en contact avec lui et je devais entrer dans le studio. Mais c’est une intervention décisive qui reprenait un écho, déjà entendu. Décidément, il fallait creuser cette fondation potentielle…

 

& Ensuite, la paternité des articles fondamentaux mais anonymes qu’il avait fait imprimer par la revue de l’ASEC Trait d’Union et que personne n’avait remarqué comme provenant de lui. Là encore, c’est tardivement que, relisant les articles de la revue «Trait d’Union» de 1970 à 72, j’eus comme un vertige : les idées et le vocabulaire des textes correspondaient exactement à ceux d’Ali et de la Révolution. A l’époque, personne n’aurait pu faire le rapprochement, d’autant qu’Ali était alors… ministre du gouvernement S. Ibrahim ! 

 

& Enfin l’hypothèse renversante qui conclut le livre.

 

Mais ce livre « L’Imposture » ne doit pas être considéré comme une forme achevée, définitive. Je pense que d’autres détails de la vie d’Ali parviendront à la connaissance. Je ne crois pas vraiment que le moule d’ensemble pourra être remis en question. Cependant, on ne peut exclure d’être mis en présence d’autres éléments qui obligent à des ré-examens. C’est en ce sens que j’accueillerai avec plaisir les objections et contestations. Pour le moment, je n’en ai guère reçues et le déplore…

 

9/  10/  Je n’ai pas eu de réactions très nettes, de la part des Comoriens. Vous savez qu’ils préfèrent généralement contourner les obstacles, plutôt que s’attaquer de front à un mur. Donc, il faudra rechercher les attaques et les mettre en lumière, de manière à mieux en examiner le bien-fondé. Mon communiqué n°27 reprend le jugement porté par un ingénieur agricole français qui a travaillé avec Ali  et c’est, à ce jour, la seule réaction explicite. Il faut dire que, même les proches d’Ali Swalih n’ont pas vraiment compris leur guide. Parmi eux, certains ont lu et apprécié le livre IFB; d’autres n’ont pas envie de le lire et préfèrent rester dans leurs souvenir et image ancienne. Mais ceux qui se sont opposés à l’action d’Ali, pour des raisons politiques, ne peuvent guère se féliciter de cette parution. Car depuis 30 ans, tout a été fait pour éviter le retour d’une vision contestataire. Vos questions prouvent que certains Comoriens saisissent ce qu’Ali avait tenté de faire pour eux et je suis persuadé que, dans les campagnes comoriennes, même des gens sans instruction l’ont compris… Mais ce sont les nouvelles générations qui seront heureuses d’en apprendre plus, sur une période que leurs parents ont évoquée de manière forcément confuse. 

 

11/  Malgré la dérobade ou le refus de certains informateurs importants, j’ai tout de même pu avoir le témoignage d’un grand nombre de témoins. Le gros travail a été, en effet, de juger jusqu’à quel point les renseignements étaient fiables (et là, c’est un travail de réflexion critique et de raisonnement) et ensuite, d’effectuer l’insertion  de ces témoignages dans le fil de mon discours. J’ai vu des gens qui avaient connu Ali à toutes les étapes de sa vie. Dans ce cas là, on finit par pouvoir se faire une idée assez précise du personnage. Mais je n’exclus pas la possibilité d’avoir commis une erreur. J’ai fait du mieux que je pouvais mais je suis prêt à me corriger et à reconnaître une faute, si elle m’est démontrée.

 

12/13/  L’Hypothèse est, effectivement, le chapitre le plus effrayant. Je ne sais pas exactement quand j’y ai pensé mais, une fois sur Internet (vers 2.000 ?), un Comorien l’a énoncée. Je n’y ai pas accordé d’importance, à l’époque, peut-être parce que je travaillais, alors, sur les aspects de théorie politique. Il faudra que je cherche quand j’ai mis tous les éléments en relations. Comme c’est la fin dramatique du livre, je n’en parlerai guère. En tous cas, le chute du régime d’Ali avait quelque chose d’étonnant et les témoignages étaient troublants : tout le monde avertissait Ali du danger, lui-même en parlait mais semblait ne rien voir et ne rien faire pour s’en protéger ! Cinquante mercenaires avaient suffi à renverser un homme décidé et capable !?. Cette chute montrait donc que rien de solide n’avait été bâti et qu’on avait surestimé Ali. La contradiction entre un homme surdoué et son échec patent paraissait insurmontable et donnait raison à ceux qui parlaient du «Fou de Moroni»…

                                      Une journaliste de Radio France Internationale ne connaissant rien aux Comores et surtout au Guide a estimé cette hypothèse invraisemblable. Mais nul autre lecteur n’a objecté à mon hypothèse. Certains notables qui ont acheté le livre semblent pétrifiés par l’ensemble et ne me donnent aucune réaction. Donc, il faut attendre, là encore.

 

14/ 15/   La vie politique actuelle n’est pas de mon ressort  et j’ai tout à gagner à ne pas m’en occuper.   Vos compliments sont de nature à m’encourager dans mes travaux qui se poursuivront. Peut-être un jour les Comoriens s’en serviront-ils pour construire Komoro. Mais le plus urgent serait aussi de poursuivre la collecte des autres documents de la période, de manière à entreprendre un jour l’édition d’un second tome.

 

Ce 17 juillet 2.010   

Revu et corrigé en janv. 2.018 

  L.B.

 

La Recherche Vivante

Interview à la Gazette des Comores n° 63 19-25 oct. 2000